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Crowdfunding : l’économie solidaire est-elle synonyme de solidarité obligée ?

Le temps passant, le paysage français du crowdfunding a changé radicalement d’apparence. Les professions de foi liminaires des pionniers de l’économie collaborative ont peu à peu laissé place aux déclarations chiffrées et aux jeux de rachats selon un phénomène de concentration bien connu. Finalement, le crowdfunding a-t-il façonné la réalité selon ses voeux ou bien l’inverse s’est-il produit ? Avant d’être la devise nationale de la Belgique, la Bolivie ou l’Angola (entre autres) l’expression « L’union fait la force » était déjà utilisée par Homère, Esope et La Fontaine pour nous expliquer la nécessité de faire corps dans un monde incertain. Dans la première décennie du 21e siècle, le crowdfunding la reprend à son compte. Des fondateurs imaginatifs et avisés posent les bases des premières plateformes françaises en axant leur communication initiale sur des valeurs sûres : la solidarité, le partage, la transparence… Ils la déclinent dans de nombreux articles, ouvrages et interviews qui revendiquent la continuité d’une certaine tradition remise au goût du jour et stimulée par nos moyens de communication actuels. Le résultat est séduisant : de nombreux acteurs font émerger un premier âge du financement participatif que l’on pourrait qualifier de « bon enfant ». A cette époque-là on devient « ululeur » ou « kissbankeur » en intégrant des communautés qui réinventent leur rapport au monde au sein d’une société – déjà – traversée d’aspirations fortes et de prises de conscience profondes. Ces plateformes promettent grâce aux technologies liées à Internet un monde plus accessible et plus attentif aux projets individuels. Elles trouvent assez rapidement leur public, prospèrent et se multiplient : après une explosion du nombre de plateformes entre fin 2014 et fin 2015 (89 plateformes à cette date), nous assistons à une certaine stabilisation – 194 en décembre 2018 et 205 en décembre 2020 .

2020, l’année des dons

Au fil des ans la valse des plateformes donne un peu le tournis : certaines disparaissent (MyMajorCompany), victimes de leur business model sur un marché en perpétuelle évolution, d’autres se regroupent (Homunity racheté par Credit.fr en 2019), d’autres encore changent radicalement de positionnement (Lendopolis qui s’est spécialisé dans les énergies renouvelables). Le paysage du crowdfunding n’en finit pas de se recomposer… En 2020, placés au pied du mur des décisions politiques prises au nom de la crise sanitaire, les contributeurs activent des mécanismes de coopération et d’entraide en soutenant massivement les actions de solidarité et les activités mises en péril : le secteur des dons a presque triplé (!) entre 2019 et 2020. A titre de comparaison, les secteurs des prêts/obligations et des investissements – donc à vocation moins solidaire – ne sont multipliés « que » par 1,4. Au total sur l’année 2020 selon le cabinet Mazars , le secteur du financement participatif en France a dépassé le milliard d’euros de financement.

Le vocabulaire et les lois

L’évolution du vocabulaire constitue souvent un bon miroir de l’état de la société. Celui lié au crowdfunding n’a pas échappé à la règle. A l’origine le mot « crowdfunding » était quasiment inconnu en France. Je me souviens que lors de la phase de création de l’agence CAP! (en 2014) nous ne savions pas si nous devions utiliser le terme anglais ou sa traduction française, « financement participatif ». Une étude de terrain nous avait appris que dans les deux cas nous devions systématiquement définir le concept en quelques mots pour un public encore loin d’être averti ! « Crowdfunding » a commencé à se répandre en France à la naissance des deux grandes plateformes françaises Ulule et KissKissBankBank (2010). Il a d’abord désigné un système de financement par le don en échange de contreparties (aujourd’hui souvent appelées « préventes ») ; puis le marché s’est développé et les termes ont évolué, d’abord par la spécialisation des types de financement opérés – lending (prêt et obligation), equity (investissement en capital ou en royalties) et giving (dons avec ou sans compensation) – ensuite par la nature des projets financés. Ainsi on a trouvé longtemps pêle-mêle sous le label « crowdfunding » des projets lucratifs de construction de grands ensembles immobiliers, des prêts rémunérés aux petites et moyennes entreprises, des financements désintéressés dans le domaine des ESS, et des dons purs et simples à des étudiants en galère ! Tout ceci méritait une bonne clarification. D’une certaine manière le nouveau règlement relatif au crowdfunding de novembre 2021 règle en partie le problème : il ne concerne ni les dons ni les projets menés par des particuliers qui n’ont pas de visée commerciale ou entrepreneuriale. Tous les autres acteurs doivent désormais répondre aux critères du statut unique de prestataire européen de services de financement participatif . Ainsi, les législateurs ont bien opéré une distinction selon les visées des levées de fonds.

Perspectives

Ce n’est pas la première fois que la bonne volonté et la solidarité des peuples amortit une crise ; celle de 2008-2009 aurait sans doute été fatale à de nombreux établissements bancaires s’ils n’avaient pas été renfloués indirectement par leurs clients. Toutefois la situation globale actuelle est bien différente : les remous provoqués par les confinements et l’arrêt brutal de l’économie de pays entiers n’ont pas fini de nous atteindre. Dans une économie et un circuit d’échanges mondialisés, la précieuse solidarité ne constitue que l’un des maillons de la chaîne. De nombreux projets relevant du financement participatif rencontrent ainsi au quotidien des problèmes inédits de fournisseurs qui ont fait faillite, de sous-traitants débordés, ou bien des difficultés pour trouver les matières premières nécessaires à lancer leur première ligne de production – financée ou en cours de financement. Si certaines prédictions économiques extrêmes se réalisaient ne serait-ce qu’en partie, la solidarité deviendrait alors un maillon essentiel. Souhaitons qu’il soit suffisamment solide pour permettre à l’ensemble de tenir !

Cécilia Adam | photo Andrea Piacquadio