Greek bailout fund ou la démocratie 3.0

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Greek bailout fund ou la démocratie 3.0

Littéralement nommée « Fonds de sauvetage grec » (Greek bailout fund), une campagne de financement participatif a été lancée le lundi 29 juin sur la plateforme Indiegogo. Elle est sous-titrée « par le peuple et pour le peuple » et elle dure 7 jours. Tout un programme…

D’abord la méfiance ?

La première chose qui peut venir à l’esprit quand on prend connaissance de cette initiative, c’est de se dire qu’il s’agit d’un canular – ou pire, d’une arnaque, selon les termes que certains contempteurs associent désormais régulièrement au phénomène émergent du crowdfunding, montrant par là même leur immobilisme et leur méconnaissance du système.

Remontons donc à lundi dernier pour mieux comprendre la campagne… A l’origine de l’initiative, un jeune Anglais de moins de trente ans employé dans un magasin de chaussures de luxe à Londres, Thom Feeney. Ce jeune homme anonyme a pour seul fait d’armes ses interventions régulières sur les réseaux sociaux où il prend position sur les enjeux politiques actuels et l’actualité internationale. Il a déclaré à propos de cette campagne de crowdfunding : « Je suis fatigué de voir la crise grecque perdurer, les politiciens tergiverser tandis que les vrais gens sont affectés par la situation ». Dans son esprit, gouvernements et populations ne parlent pas le même langage : « Bien sûr, je préfèrerais que nos gouvernements aient écouté le public et soient connectés à lui ».

Il ne s’agit donc ni d’un canular ni d’une arnaque, mais du « coup de poing sur la table » d’un digital native (un enfant né dans le monde numérique) pour une cause qui lui semble juste. Thom a déclaré sur Tweeter à l’intention des journalistes : « Dear Journalists. I am not a marketing manager and I’m not a Londoner ». (Chers journalistes, je ne suis pas un directeur marketing et je ne suis pas un Londonien – de la City), désireux de se démarquer très clairement de toute démarche mercantile et récupératrice comme il en fleurit tant autour de nous.

Un portrait vidéo de Thom Feeney est disponible sur le site 20minutes.fr via Dailymotion.

La dette grecque , c’est 3,19€ par Européen(e)

A première vue, nous sommes en effet en droit d’être sceptiques sur le côté réaliste de l’objectif choisi. Demander 1,6 milliard d’euros est peut-être un voeu pieu, mais c’est aussi et surtout un acte fort et symbolique. Ce montant coïncide en effet avec la dette que la Grèce doit au FMI (Fonds Monétaire International) pour la tranche de remboursement la plus récente. Mais le porteur de projet a répété que l’ensemble de la somme serait directement reversée au peuple grec.

Que peut apporter une campagne de crowdfunding avec un objectif financier aussi élevé ? De deux choses l’une : ou l’objectif sera atteint, ou il ne le sera pas.

Dans le premier cas, on voit mal comment Thom Feeney qui, parions-le, sera de plus en plus médiatisé dans les jours qui nous séparent du référendum grec, pourrait « s’enfuir avec le magot ». Les seuls véritables problèmes qui pourraient se poser relèveraient de la part imposable et de l’envoi des contreparties au niveau logistique. Mais d’une part si l’enjeu financier est atteint la somme récoltée laisserait largement à Thom de quoi affréter un paquebot entier depuis la Grèce, d’autre part on peut imaginer que l’ampleur du phénomène créerait un précédent vis-à-vis du fisc concerné, qui aurait bien du mal à faire accepter à l’opinion publique une ponction de plusieurs millions d’euros sur la cagnotte populaire, par ailleurs déjà taxée puisque les donateurs sont également des contribuables.

Thom a prévu que les contreparties – une bouteille d’Ouzo, une carte postale d’Alexis Tsipras, une salade grecque d’olives et de feta, un séjour en Grèce pour deux… –  donneraient du travail à des centaines de Grecs. Son raisonnement est simple : « On aide une économie en difficulté par l’investissement et la relance et non par l’austérité et les coupes budgétaires. […] Je veux que les Européens réalisent qu’il y a une autre option à l’austérité. »

Dans le second cas, selon le système adopté par les plateformes de don contre contreparties, l’objectif financier ne serait pas atteint et les contributeurs seraient intégralement remboursés. Ceux-ci ne prennent donc aucun risque financier en contribuant à la campagne. D’autre part, même en cas d’échec, cette campagne ne pourra qu’être bénéfique aux enjeux qu’elle met en avant, dont le premier est bien la solidarité entre les peuples.

Un coup de pied dans la fourmilière

A l’heure où j’écris cet article la collecte a réuni plus de 1,6 million d’euros et 95 000 donateurs. Ces chiffres non négligeables couplés au fait que le porteur de projet est un simple particulier viennent accentuer l’idée que cette campagne échappe d’ores et déjà aux limites que l’on fixe communément au crowdfunding. Financer un documentaire ou un prêt à une entreprise, c’est bien, mais vouloir aider financièrement un peuple ! Cette campagne a au moins le mérite de nous amener à nous poser des questions essentielles : où sont fixées les limites du financement par la foule ? Quelles sont les limites géographiques que l’on doit fixer à un projet ? celles de son « marché » ? envisager une campagne à l’échelle européenne est-il si utopique que cela ? Pourquoi opposer le crowdfunding et la politique ? Ce système de financement pourra-t-il rester à l’écart du politique, part quotidienne de nos vies qui semble de moins en moins représentée par la sphère qui l’incarne ? Quelles sont les réelles aspirations des donateurs de cette campagne ? Quels doivent être les rôles des différents acteurs du crowdfunding aujourd’hui ?

Le « bien social » est un projet excitant

Dans le Guardian, Thom mentionne la notion de « bien social » qui sous-tend sa compagne, et souligne combien cette idée est excitante, liée à la force de frappe du financement participatif et des réseaux sociaux. Il espère une véritable prise de conscience de la part des « vrais gens »en Europe, une « fêlure » qui permettrait au système de gouvernance actuel d’évoluer, et à l’avenir d’autres projets de ce genre.

Quelle que soit l’issue de la campagne, elle renforcera l’espoir d’une Europe sociale et solidaire, montrera la puissance de frappe que peut constituer l’outil qu’est le crowdfunding, et prouvera qu’il peut porter – en partie – les aspirations collectives des peuples, sans avoir à se substituer au rôle central des institutions politiques et financières.

Et si, en 7 jours, vous, moi, eux, nous… tentions de recréer un monde qui nous ressemble enfin ?

C.A / agence CAP!

*

Pour en savoir plus dans les médias…

Greek bailout fund sur Indiegogo
Le courage du désespoir, par Slavoj Žižek
The Guardian, Why I set up the Greek bailout crowdfund
Rue89, Imaginez que le crowdfunding rembourse vraiment la dette grecque
La Tribune, Crowdfunding pour la Grèce : Thom Feeney a dépassé le million d’euros de dons
Siècle digital, Greek Bailout Fund : l’utopie démocratique ultime ?
Courrier International, Une campagne de financement participatif pour aider Athènes
L’Expansion L’Express, Pourquoi le crowdfunding ne sauvera pas la Grèce
VIDEO 20minutes.fr, Qui est Thom Feeney, qui a lancé le crowdfunding pour sauver la Grèce?

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